Réaction de Déo Mushayidi à l'article de la Libre Belgique (22.05.08)
Nul ne saurait, un Tutsi encore moins, blâmer les auteurs de cette tribune pour avoir demandé un « permis de sauver ».
Néanmoins, je tiens à partager avec le lecteur les graves contradictions que je crois relever dans ce prétendu SOS en faveur des « survivants Tutsi » :
1. Comparant l’été 2008 à l’été 1938 à propos de la question des Juifs du IIIe Reich et de celle des Tutsi du Rwanda actuel, les auteurs de la tribune auraient peut-être dû réfléchir cinq minutes. En effet, s’il semble évident de comprendre que les Juifs voulaient échapper au régime qui les avait exclus, les persécutait et menaçait de plus en plus de les exterminer, il y a lieu de s’interroger sur le régime que fuiraient aujourd’hui les rescapés Tutsi du génocide. Ce régime n’est-il pas dominé par « les représentants des survivants en poste à Kigali» selon les propres termes des auteurs de la tribune ?
2. Caricaturant les rapports de force entre « victimes » et « bourreaux » au Rwanda, les auteurs de la tribune écrivent en parlant des « bourreaux » : « Majoritaires, libres, galvanisés par une idéologie génocidaire qui ne cesse de proclamer sa volonté d’en finir avec le ‘problème tutsi’, ces derniers continuent paisiblement leur macabre travail ». Mais que pensent réellement les auteurs de la tribune à propos du régime de Kigali ? Ne feraient-ils pas confiance au général Paul Kagame qui ne cesse de rappeler qu’il a été élu en 2003 avec plus de 95% de suffrages exprimés ? Un tel succès ne serait pensable qu’avec l’appui enthousiaste des « bourreaux majoritaires ». A moins que… Si les rescapés Tutsi étaient les seuls mécontents du régime FPR, on pourrait effectivement parler d’une alliance stratégique nouée pour les exclure. Mais il n’en est rien dans la mesure où Hutu et Tutsi du Rwanda se bousculent dans les couloirs de l’exil.
3. Les auteurs de la tribune écrivent : « Nous demandons un ‘permis de sauver’. Sauver les survivants tutsis qui face à la menace persistante et à l’idéologie du ‘Hutu Power’, nous demanderont tôt ou tard d’ouvrir les portes de nos paisibles pays pour y trouver refuge ». Mais qu’est-ce qui garantit tout à coup le caractère « paisible » d’un pays comme la Belgique dans lequel les Tutsi auraient peur de circuler dans le métro et de fréquenter un café surtout s’il est tenu par un Hutu[1] ?! Qu’est-ce qui peut garantir la sécurité des Tutsi dans un pays comme le Canada dont la pratique consulaire de distinction ethnique à l’égard des citoyens rwandais est précisément dénoncée par les « représentants des survivant en place à Kigali » ? Les auteurs de la tribune entendraient- ils demander, parallèlement au « permis de sauver » les Tutsi, celui de refouler les Hutu[2] ?
4. Et les auteurs de la tribune de poursuivre : « Il faudra alors faire preuve de lucidité et de détermination. Eliminer tout d’abord la rhétorique politicienne des solutions irréalistes, utopiques, cyniques. Non, l’avenir des rescapés tutsis, s’il nous est encore permis d’y croire, ne passe pas par l’irréalisme du « vivre ensemble » et de la réconciliation. Bourreaux et victimes ne peuvent ni cohabiter ni se réconcilier. L’avenir des rescapés tutsis ne passe pas non plus, dans l’état actuel des choses, par une séparation en deux états distincts, l’un hutu l’autre tutsi. Pour une raison ou une autre, cette séparation n’est pas à l’ordre du jour. L’avenir des rescapés tutsis enfin ne peut pas non plus dépendre d’un dialogue cynique, comme le réclament certains de nos politiciens, entre les représentants des survivants en poste à Kigali et les chefs militaires des forces génocidaires du « Hutu Power » actuellement au Congo. Une certaine décence devrait nous interdire d’envisager ce type de dialogue ». On doit logiquement se demander ce qui resterait du Rwanda comme nation si l’appel des auteurs de la tribune était effectivement suivi et appliqué. Ce discours vient en tous cas conforter la position de la diplomatie rwandaise dont la patronne avait fermement réagi aux récentes déclarations de Karel De Gucht, Chef de la diplomatie belge, à propos d’un dialogue inter rwandais[3]. Un non catégorique à tout dialogue direct entre le gouvernement FPR et les FDLR ? Karel De Gucht lui-même a déjà fait une mise au point qui va dans ce sens. Attendrait-t- on de lui qu’il renonce à toute référence au dialogue inter rwandais ? Mais pourquoi se complaire à réduire l’opposition rwandaise aux « chefs militaires des forces génocidaires » dont par ailleurs certains ont déjà été récupérés par le pouvoir FPR ?
5. Si l’on ne peut qu’être d’accord avec les auteurs de la tribune quant à la nécessité de « faire preuve de lucidité et de détermination », il convient de garder à l’esprit que le dialogue inter rwandais est devenu aujourd’hui incontournable. Il n’y aura pas deux Etats séparés, « lucidité » oblige. Alors ce serait quoi la « détermination » ? D’abattre les murs de la peur, de la méfiance, de la haine, de la frustration et de la rancœur pour jeter les bases d’un véritable Etat de droit, libre et démocratique. Un Etat soucieux des droits de chaque citoyen par-delà les différences ethniques, régionales ou autres qui, dorénavant, seront perçues comme une richesse et non plus comme un obstacle. De ce point de vue, les rescapés Tutsi verraient alors leurs droits pleinement reconnus et entièrement préservés.
6. Pour conclure leur tribune, les auteurs écrivent : « Ainsi nous nous interrogeons : si les choses évoluent pour le pire, comme nous le craignons, aurons nous à notre tour, non seulement l’énergie du désespoir mais aussi et surtout l’écoute bienveillante et visionnaire de nos gouvernements pour sauver et protéger ceux qui demain seront peut-être le seul avenir des rescapés tutsis, certes exilés, affaiblis et déracinés mais toujours vivants ». Je serais curieux de voir la réaction de Kigali à de si sombres prophéties. Pour avoir abondé dans ce sens, l’ex-Président Pasteur Bizimungu a eu sa récompense. D’habitude, il suffit de prédire des choses de ce genre pour s’entendre traiter de tous les noms d’oiseaux. Quoi qu’il en soit, l’aveu sans doute involontaire des auteurs de la tribune vient démontrer combien la peur de l’avenir en ce qui concerne le Rwanda est loin d’être l’apanage des supposés «révisionnistes » ou « négationnistes » du génocide rwandais.
7. Une question particulière aux auteurs de la tribune. Etant entendu leur opposition catégorique au « dialogue cynique » entre « les représentants des survivants en poste à Kigali et les chefs militaires des forces génocidaires du ‘Hutu Power’ actuellement au Congo », seraient-ils favorables à un dialogue (à qualifier) entre ces « représentants des survivants » et ceux des survivants qui contestent leur régime ? Peut-on sérieusement croire que l’opposition à la dictature militaire du FPR n’existe qu’en République démocratique du Congo ? Qu’en pensent réellement les auteurs de la tribune ? Si l’on ne peut qu’applaudir l’initiative des auteurs à propos du « permis de sauver » les rescapés Tutsi du Rwanda, l’on doit également leur faire prendre conscience que l’avenir de ces rescapés ne peut que s’inscrire dans celui commun à tous les Rwandais. Les auteurs de la tribune le savent bien : le Rwanda n’est pas Israël et les Tutsi ne sont pas des Juifs. Vous avez dit lucidité ?
Déo Mushayidi
22/05/2008
+32485438177
(Lien vers l'article de la Libre Belgique ici)
[1]Des Tutsis craignent de franchir la porte de cafés bruxellois par peur d’être agressés au motif qu’ils sont Tutsis. Un racisme odieux sévit dans la rue et le métr. http://www.lesoir.be/forum/editos/genocide-tutsi-desamorcer-la-2008-04-05-589294.shtml
[2] Citant Eugène Mutabazi, l’un des auteurs de la Tribune et membre influent de « Remember Tutsi Genocide », Le Soir du 05/04/08 relevait dans un article que « derrière ces écrits négationnistes se cachent des ex-génocidaires, des intellectuels en exil, des réfugiés reconnus » qui auraient « des relais à l’étranger (France, Canada, USA…) , font du lobbying européen et bénéficient d’importants fonds privés et publics ». http://www.lesoir.be/actualite/belgique/le-negationnisme-tusti-sevit-2008-04-05-589306.shtml
[3] De retour d’une mission récente en Afrique centrale, Karel De Gucht a implicitement exprimé son soutien à l'idée d'un dialogue inter rwandais : http://www.7sur7.be/7s7/fr/1505/Monde/article/detail/258185/2008/04/27/Le-Rwanda-pourrait-jouer-un-role-plus-positif-en-RDC.dhtml
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