Des jeunes réagissent contre une justice à deux vitesses (16.05.08)
Bruxelles, le 16 mai 2008
A l’attention de :
Madame la Ministre de la Justice de la République Française
Madame la Ministre de l’Intérieur de la République Française
Monsieur le Ministre des Affaires Etrangères de la République Française.
Concerne : Décision de la Cour de Cassation prise le mercredi 7 mai 2008 concernant le transfert de Mr. Ntawukuliryayo Dominique au Tribunal Pénal International d’Arusha pour le Rwanda (TPIR).
Mesdames les Ministres, Monsieur le Ministre,
Recevez tout d’abord nos chaleureuses salutations. Nous sommes de jeunes Rwandais expatriés, vivant en Belgique. Nous nous félicitons de la relation qui a toujours existé entre nos deux peuples, des relations d’entente, d’amitié et de confiance. Nous vous remercions de votre implication pour soutenir et aider la Nation rwandaise dans sa reconstruction après toutes les vicissitudes que nous avons connues. Honneur vous en soit rendu.
C’est justement dans ce cadre que nous prenons la liberté de vous adresser la présente. Nous voulons vous faire part de notre indignation et de notre inquiétude quant à la décision qui a été prise ce 7 mai 2008 concernant le transfert de Mr. Ntawukuliryayo Dominique au Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR).
Cette décision revêt, pour nous jeunes Rwandais, un caractère profondément injuste en plus d’être inique. Même si le concerné a intenté un ultime recours auprès de la Cour Européenne des droits de l’Homme, les raisons de notre inquiétude demeurent, plus que jamais. Et pour cause.
Comme vous le savez sans doute, le Tribunal Pénal International pour le Rwanda, qui par ailleurs reste controversé autant par son fonctionnement que par sa partialité, aura bientôt terminé son mandat. Il apparaît que les dossiers du TPIR en cours seront transférés au Rwanda et que ce serait la justice rwandaise qui les poursuivrait y compris dès lors celui de Mr. Ntawukuliryayo Dominique. Nous restons perplexes quant à la capacité du Rwanda à garantir une justice équitable et ce, pour plusieurs raisons.
- Comme il a été à maintes fois prouvé, beaucoup d’organisations de défense des droits de l’homme notamment Human Right Watch, sont toutes aujourd’hui d’accord pour dire que la justice rwandaise est loin de respecter les engagements internationaux que le Rwanda a pourtant pris. Ainsi l’historienne et défenseur des droits de l’homme Alison Desforges, expert auprès du procureur du TPIR et qui pourtant à une certaine époque était le chantre du Front Patriotique Rwandais qui est au pouvoir actuellement, a critiqué avec véhémence la justice rwandaise lors de ses récents témoignages et écrits. Autant les juridictions ordinaires que les « Tribunaux spéciaux » tels les Gacaca, que le régime présente comme des outils de réconciliation ont des lacunes majeures…
- Bien que la peine de mort eût été abolie, nous ne pouvons que nous inquiéter face aux traitements dégradants, voire les tortures et autres pressions psychologiques auxquelles les détenus restent encore, à ce jour, soumis. Et encore, nous ne parlons pas de disparitions inexpliquées qui arrivent encore fréquemment. Tout ceci est relaté dans les multiples rapports des organisations de défense des droits de l’homme.
- Certes, nous croyons à la séparation des pouvoirs. Cependant laissez-nous vous rappeler, sans pour autant que cela soit quelque forme de parallélisme que ce soit, que les principaux personnages du Régime de Kigali sont sous le coup de deux mandats d’arrêts internationaux émis d’une part par le juge français Jean-Louis Bruguière (le 17 novembre 2006) et, d’autre part, par le juge espagnol Fernando Alonso Merelles (Février 2008). Comment un régime dont les principaux tenants sont eux-mêmes accusés de pires crimes contre l’humanité, peut-il prétendre valablement assurer une justice équitable?
Nous ne nous appesantirons pas sur la situation déjà saturée de la justice Rwandaise qui n’arrive déjà pas à juger les détenus qui croupissent dans les prisons mouroirs du Rwanda. Nous voudrions tout simplement attirer votre attention sur le fait que la décision au sujet de laquelle nous nous indignons nous prive en plus d’un parent, un père aimant et un compagnon inestimable. À nous autres, jeunes rwandais, grandi, et éduqués dans ces pays où on considère pourtant les valeurs de justice, d’équité et de respect d’autrui comme le fondement même de la vie en société et comme la garantie du principe démocratique, cette décision nous enlève une part de ce en quoi nous croyions. Ou n’était-ce alors que de simples illusions ?
Cependant nous n’abdiquons pas ; nous restons vigilants et responsables devant l’histoire, la nôtre et celle des nôtres. Nous ne nous imposons pas en censeurs mais nous continuerons de suivre, minutieusement et sans répit toute intervention qui nous semble injuste, et qui ne répond pas aux valeurs sacrées que défendent la morale et le droit, ces mêmes valeurs dont la France s’est faite la garante.
Nous condamnons toute décision qui nous enlève injustement les nôtres. Devrons-nous tenir la France responsable d’une telle déchirure ? Cela nous ne voulons pas. Devrons-nous tenir la France pour coupable de nous enlever, injustement, à nous, et aux générations futures nos parents et nos repères ? Cela nous ne le pouvons pas, nous nous y refusons. Mais l’Histoire par contre, l’Histoire des hommes, elle jugera cette décision. Ce ne sera forcément pas en de bons termes… Et cette Histoire-là, elle exigera des comptes.
Nous ne doutons pas que cette décision a surpris et attristé beaucoup de nos compatriotes. Nous ne doutons pas non plus qu’à l’avenir, la France, berceau des droits de l’homme, s’abstiendra d’une telle injustice. Il y va de la crédibilité de sa politique.
Nous vous prions d’agréer, Mesdames les Ministres, Monsieur le Ministre, l’expression de notre très haute considération.
Lien vers leur site : http://voixdesjeunes.wordpress.com
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