André Guichaoua : critiquer Kigali, ce n'est pas rendre "une justice de Blancs" (30.05.08)

Guichaoua

André Guichaoua, vous êtes sociologue et expert auprès du procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Quatorze ans après le génocide des Tutsi au Rwanda, pourquoi considérez-vous la décision du TPIR comme cruciale ?

Le TPIR fait partie du dispositif mis en place par les pays occidentaux pour expier leur culpabilité vis-à-vis du génocide. Or les juges ne se sont pas sentis liés par le poids de cette culpabilité. Une telle attitude les aurait amenés à fermer les yeux sur les manquements de la justice rwandaise actuelle. Au lieu de cela, les juges ont pris au sérieux leur indépendance en estimant que le système judiciaire rwandais ne correspond pas aux normes internationales. Le régime de Kigali attendait exactement l'inverse : la reconnaissance de sa légitimité et des efforts accomplis en matière de justice.

La défiance manifestée par les juges traduit-elle un refus de reconnaître la souveraineté du Rwanda, autrement dit, est-elle une manifestation d'une "justice de Blancs" ?

Prendre ses distances à l'égard des pratiques de la justice rwandaise, ce n'est pas rendre "une justice de Blancs". Si les juges avaient dû se plier aux pressions des diplomaties occidentales, ils n'auraient jamais pris cette décision.

Les Occidentaux souhaitent en terminer avec le dossier du Rwanda, quitte à masquer les faiblesses de son régime autoritaire en consacrant les efforts déjà accomplis pour réformer son système judiciaire.

Les Rwandais seraient-ils incapables de régler leur contentieux entre eux ?

Bien sûr que non. La majorité de la population aspire à la vérité et à une justice transparente et équitable. Mais des abus de plus en plus nombreux sont constatés dans le système de justice local des "gacaca" (tribunaux populaires traditionnels), qui a déjà jugé 800 000 personnes et en a condamné plus de 600 000 sans réel droit à la défense. Cette réalité a dû peser dans la décision du TPIR.

Le jugement du TPIR compromet-il les efforts de rapprochement avec le Rwanda entrepris par les pays occidentaux, dont la France ?

Les Occidentaux expient en payant. Ils financent la moitié du budget de l'Etat rwandais, soit 500 millions de dollars par an. Fort de ce soutien, les autorités rwandaises affirment leur insensibilité à toute forme de pression internationale.

La décision du TPIR montre que la légitimité de la justice ne s'achète pas. Elle renvoie aux Rwandais la responsabilité de reconstruire une justice en poursuivant les génocidaires, en mettant fin à l'impunité pour tous et en émancipant le pays de ses passions mortifères.

Propos recueillis par Philippe Bernard

source: Le Monde - www.lemonde.fr/afrique/article/2008/05/30/  andre-guichaoua-critiquer-kigali-ce-n-est-pas-rendre-une-justice-de-blancs_1051790_3212.html

 

 


 

Vous pouvez à tout moment réagir, s'exprimer et/ou commenter un article sur Rwasta.net ou ailleurs. Cliquer ici

NB : Si c'est un article sur un autre site, il suffit de marquer le lien, cliquer ici